Nathalie Piquée
Gestalt-Thérapeute, Sage Femme, Formatrice
Nathalie Piquée
Gestalt-Thérapeute, Sage Femme, Formatrice

Qui suis-je ?

Diplômes et formations

1985 : DE Sage femme MRAP Nancy. Exercice en cabinet libéral pendant 20 ans à Epinal dans une pratique d’accompagnement global avec accès à un plateau technique et accouchement à domicile

1987-1989  : Formation sensitive Gestalt Massage

2000-2004  : Formation en Psychogénéalogie et Psychodrame de Moreno (enseignement d’Anne Ancelin Schützenberger) 

2007-2014  : Diplôme de Gestalt Thérapeute  Ecole Parisienne de Gestalt

2011   : Certificat de Maternologie JM Delassus

2015   : Formation aux Neurosciences affectives JF Gravouil-Cyril Bertrand

 

En continu :

Membre d’un groupe de supervision garantissant l’éthique de ma pratique professionnelle

J’appartiens à un courant permanent de formation continue pour actualiser et questionner en permanence mes compétences

Membre de la Fédération Française de Psychothérapie

Inscrite sur le registre de la Société Française de Gestalt

Mon double titre de Sage Femme et de Gestalt-thérapeute est encadré par les 2 codes de Déontologie qui régissent ces deux professions.

Interview

« Urkind, remettre au monde l’enfant ancestral »

Vous êtes sage-femme depuis plus de 40 ans. En quoi diriez-vous que les jeunes mères et les parents d'aujourd’hui ont changé ?

Nous avons affaire à des parents « nouvelle génération ». Cela n’a rien à voir avec ce que nous avons pu connaître dans les années 1980 ! Notre société a changé, les modalités de la parentalité ne sont plus les mêmes.

Les parents d’aujourd’hui semblent « perdus », démunis. Les sages-femmes entendent très souvent les femmes dire : « Je ne vais pas y arriver » ou « Je ne sais pas comment faire ».

Parmi les explications que nous pouvons avancer, je retiens en particulier celle-ci : en une quarantaine d’années, les « contenants » qui étaient en place autour de la parentalité, ont progressivement été détruits. Nous savons bien que le fait de devenir parent entraîne une série de remaniements psychiques fondamentaux qui ont besoin d’être contenus. Ces contenants sont de plusieurs ordres : biologique, sociétal, politique, etc.

Dans notre société patriarcale des années passées, ces contenants étaient en place, assurés notamment par les structures familiales « classiques », par les normes sociétales, par la proximité et la disponibilité des parents ou de membres de la famille. Je ne dis pas que c’était mieux avant ! Je dis simplement que ces contenants ont disparu. Le contenant biologique, c’est-à-dire le corps, s’est effacé : aujourd’hui les possibilités de procréation incluent les dons d’ovocyte ou de sperme (de donneur connu ou non), le contenant « couple » n’est plus aussi stable dans la durée et les femmes peuvent poser le choix délibéré de « faire un enfant toutes seules ». Le contenant « sociétal » est quant à lui absent. Il existe une grande disparité de couples parentaux bien éloignés de notre ancien modèle, les cellules familiales ne sont plus les mêmes, souvent recomposées, monoparentales ou élargies, les grands-parents travaillent…

Encore une fois, je ne dis pas que c’est mieux ou moins bien qu’avant : j’observe que les parents d’aujourd’hui sont comme « perdus » dans un No man’s land et je cherche comment nous pourrions les aider. Je pose la question : comment être parent sans contenant ? Comment peut-on s’appuyer sur du vide ? Il faut réinventer des contenants !

J’ai confiance en l’avenir et nous saurons réinventer les contenants qui nous manquent aujourd’hui. De nouveaux processus vont s’installer progressivement et certains signes ne trompent pas. Par exemple, le « Rapport des 1000 premiers jours »[1] n’aurait intéressé personne il y a 30 ans ! Depuis début 2020, nous assistons aussi à une prise de conscience de nos fragilités avec la crise du Covid-19. Les mouvements solidaires, l’engouement pour les produits « bio » ou pour le retour au naturel, nous montrent que nous sommes sur la bonne voie…

 

Remettons du sacré en salle de naissance !

À mon sens, nous manquons de rituels pour accompagner

Par exemple, je pense que nous ne nous sommes pas assez questionnés sur les modifications entraînées par l’avènement de la péridurale. Bien entendu, la prise en charge de la douleur est un progrès et il n’est pas question de revenir en arrière ! Pour autant, la douleur de l’accouchement amenait les femmes à un dépassement de soi inouï, à quelque chose de l’ordre du sacré qui semble aujourd’hui effacé. La douleur, l’épreuve parfois, les convoquait de façon archaïque à leur corps dont elles ne pouvaient nier l’existence.  Elles s’étaient préparées à cela et leur conjoint, quand il était présent à leurs côtés, ne pouvait éviter de se sentir, lui aussi, partie prenante de cet événement extraordinaire de la naissance.

Je pense que nous ne pouvons pas balayer impunément ces questions. Il est urgent de remettre du sacré en salle de naissance ! Je dis souvent qu’une vue magnifique de montagne est la même, que nous soyons arrivés au sommet après une escalade au piolet ou après avoir pris un ascenseur climatisé… Mais ressentons-nous la même chose dans les deux cas, et en quoi le voyage est-il intéressant ?

Que la femme choisisse ou non la péridurale n’est pas la question, mais un accouchement sans péridurale se prépare. Être parent se prépare. En passant du « J’ai droit à… » à « Je suis responsable de mes choix », le parent chemine vers l’autonomie et nous pouvons l’accompagner sur ce chemin.

 

Vous vous êtes formée aux neurosciences affectives et sociales, et vous vous êtes tournée vers la Gestalt-thérapie il y a quelques années. En quoi ces approches sont-elles complémentaires ?

Ces différents apports ont coloré mon regard sur la parentalité et ont éclairé mes pratiques.

Les neurosciences nous montrent que chacun d’entre nous, lors de la petite enfance, construit, à partir de son canevas émotionnel, son tissu relationnel et ses structures mentales futures. Il est essentiel que ce canevas se tricote à l’endroit ! C’est pour cela qu’il est si important de prendre soin des parents pour que, à leur tour, ils prennent soin de leur enfant comme des « parents suffisamment bons »[2].

J’ai travaillé pendant plusieurs années avec Anne Ancelin-Schützenberger, spécialiste de la psychologie transgénérationnelle et de la psycho-généalogie[3]. Elle avait coutume de dire « On a ce qu’on m’hérite ». Le parallèle avec les neurosciences est évident.

Les travaux de Jean-Marie Delassus, médecin et philosophe, m’ont également beaucoup inspirée. Ce spécialiste de la maternologie a inventé le mot « Urkind » qui vient de « Ur », préhistoire, et « kind », enfant. Cet « enfant de la préhistoire » nous dit que, à chaque naissance, se produit la mise au monde psychologique d’un enfant, convoquant ainsi « l’enfant ancestral » de chacun.

La Gestalt permet d’entrer dans le monde de l’implicite pour le rendre explicite. Quand une sage-femme dit : « Cette femme-là, je ne la sens pas », elle exprime son inquiétude par son intuition de professionnelle, par ce qu’elle ressent « au bout des doigts ». Comment mettre des mots sur cela ?

En consultation, la Gestalt permet d’attraper le monde émotionnel de l’autre et de le mettre en mots. Ainsi il est possible de sortir du lac insondable de l’implicite, pour en faire émerger des formes explicites qui font appel à la responsabilité de chacun. Vous savez, Jean-Paul Sartre disait : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous »[4].  La Gestalt est une école d’accueil inconditionnel, de respect et de non-jugement de « ce qui est là », comme un antidote aux « Y’a qu’à » et « il faut que »... Il s’agit de se dire : « Ce que fait cette femme aujourd’hui, c’est le mieux qu’elle puisse faire ici et maintenant. Comment puis-je l’alimenter, la nourrir sur son chemin ? » L’histoire de la naissance n’est pas un long fleuve tranquille. Comment accompagner les femmes pour qu’elles fassent au mieux avec leur histoire de vie ?

 

La Gestalt-thérapie pour aider les femmes ou les couples en souffrance

En Gestalt-thérapie, j’accompagne les femmes, les couples ou les familles dans toutes les situations de souffrance parentale : deuil périnatal, parcours de PMA difficile, dépression du post-partum…

L’objectif est de les rencontrer dans cet endroit de leur parentalité rendu inaccessible à cause des remaniements psychiques qui sont en jeu. « Il était une fois un petit garçon qui aimait tellement la forêt qu’avant d’entrer dans celle-ci, il s’essuyait les pieds », raconte Hermann Hesse. Eh bien, avant d’entrer en pays de parentalité, il faut avoir l’humilité de s’essuyer les pieds.

J’accueille les parents de façon inconditionnelle. Je les écoute, je les aide à mettre des mots sur ce qu’ils vivent. Très souvent, ils expriment leur peur, leur impression d’être seuls et perdus. Je suis là pour leur dire : « Vous n’êtes pas seuls. Je vous attends à l’orée du bois ». Ou bien, il s’agit d’entrer dans cette forêt pour s’y perdre avec eux, en étant muni toutefois d’une corde de rappel... Et il ne faut pas vouloir les sortir trop vite de cette forêt, car le cheminement a toute son importance.

Les bébés que je rencontre en consultation ont ce regard qui nous « appelle ». Je peux dire au bébé dont la mère est dépressive : « N’aie pas peur. Tu es en sécurité. Accroche-toi à mon regard en attendant que ta maman “arrive”. Regarde-moi, regarde un pays où “Il ne fait pas peur” ». Puis je m’adresse à la mère en lui disant que le bébé qu’elle-même a été peut s’accrocher à mon regard : « Je suis ancrée, tu peux t’appuyer sur moi ».

Quand j’ai en face de moi un couple parental et son bébé, je m’adresse tour à tour à chacun d’entre eux. Je parle de la mère au bébé, je parle du bébé à la mère, et le conjoint entend mes propos. Je sers de décodeur, en quelque sorte, entre trois mondes qui se sont perdus de vue.

 

Vous avez créé la Cartographie Urkind® à partir de votre expertise et de vos observations de terrain. Quelle a été votre démarche ?

Une situation en particulier, dans mon exercice de sage-femme, a constitué un élément déclencheur dans la création de la Cartographie Urkind®.

C’était un peu avant Noël, il était environ 19 heures et je devais partir en vacances le soir même. J’étais fatiguée mais prête à recevoir ma dernière patiente pour une séance de préparation à la naissance. Je reçois cette femme qui exprime quelques difficultés et une grande fatigue. Je ne prends pas de notes lors de cet entretien (alors que j’en prends d’habitude), mais je sens que quelque chose ne va pas et que ma vigilance est sollicitée. Je note simplement « Danger ++, à recontacter après les vacances ». À la fin de la consultation, je ne me sens pas très bien mais j’attribue cela à ma fatigue.

Après mon retour de vacances, j’apprends que cette femme est décédée, ainsi que son bébé, à 7 mois de grossesse, après une embolie amniotique.

Je me dis aujourd’hui que je n’ai pas été assez à l’écoute de ce que j’avais ressenti plus ou moins confusément sur le moment : le fait que cette femme n’avait pas d’énergie de vie. J’avais ressenti un danger mais je n’avais rien fait de cette intuition. Or, celle-ci est trop précieuse pour que nous n’en fassions rien !

Par la suite, je suis devenue hypervigilante aux « clignotants » que je ressens en moi face à une femme en difficulté. À partir de cette situation clinique et de mon intuition de professionnelle, qui n’avait pas pu être formalisée, je me suis dit qu’il nous fallait absolument un outil cartésien, un scoring, pour identifier précisément les facteurs de risques.

L’idée de créer la Cartographie sous la forme d’un « radar » est venue par la suite, et les items à évaluer ont été affinés en prenant appui sur les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS)[5] et les expériences d’autres professionnels.

Un autre élément a été fondamental dans ma réflexion autour de la Cartographie : le fait que nous prenions en compte uniquement les écarts à la « physiologie », comme si-celle-ci était la norme. Ces écarts, ces facteurs de risque que j’appelle « empêchements maternels », sont présents dans la Cartographie : c’est la partie bleue au centre. Pour autant, la sage-femme valorise auprès de la mère tout ce qui « va bien », toutes ses compétences et les ressources dont elle dispose pour mener à bien sa grossesse, et qui est représenté sur la Cartographie par la partie jaune extérieure.

Ma réflexion s’est affinée par la suite, et j’ai introduit le principe du Photolangage à l’aide de cartes dessinées, afin de gommer une partie de la subjectivité du professionnel. Et il fallait que ce soit la mère qui soit à l’initiative de cette évaluation, que ce soit elle qui remplisse la Cartographie.

Ensuite, il a fallu se frotter à l’Agence régionale de Santé… Cela n’a pas été une mince affaire. J’ai échangé avec des épidémiologistes, des chercheurs en « sciences dures ». J’avais l’impression d’apprendre une langue étrangère… Mais il était essentiel pour moi de faire cet effort pour que je leur montre l’intérêt de la Cartographie et que nous puissions développer ensemble cet outil.

Aujourd’hui, je suis fière d’avoir conclu un partenariat avec un laboratoire de recherche, afin qu’une étude épidémiologique soit menée par un doctorant sur 3 ans.

 

La Cartographie Urkind® est-elle à la fois un outil de suivi et de prévention ?

Il s’agit d’un outil reconnu pour l’amélioration du suivi, l’optimisation du parcours de santé, une meilleure communication entre les professionnels, les femmes et les couples, et la transmission éthique des données confidentielles. C’est aussi une belle réussite en matière de capitalisation par l’expérience, puisque la Cartographie est issue d’observations de terrain.

Reste à objectiver ces résultats et à montrer, chiffres à l’appui, qu’elle est aussi un outil pertinent pour la prévention de la dépression du post-partum, des complications de suites de couches, des difficultés d’établissement du lien mère-enfant, etc.

J’ai bon espoir que ce sera le cas en 2024, lorsque l’étude épidémiologique sera achevée.

 

Selon vous, quelles sont les conditions nécessaires pour garantir un accompagnement de qualité aux femmes enceintes et aux couples ? Que pourrions-nous améliorer ?

Je crois vraiment qu’il nous faut créer de nouveaux contenants pour aider les femmes et les couples face aux remaniements psychiques fondamentaux qu’ils vivent en devenant parents. Quand allons-nous prendre conscience du fait que la naissance d’un petit homme est au centre de la survie de l’humanité ? Un pays qui n’a plus d’enfants meurt ! Nous devons absolument prendre soin de la naissance, au sens noble du terme, car notre survie en dépend. La responsabilité de la construction et de la survie de l’humanité nous incombe. Pour reprendre les mots de Boris Cyrulnik : « Prendre soin de notre humanité, c’est prendre soin des cerveaux qui naissent ». Et pour cela, il est nécessaire de prendre soin des parents.

Je suis persuadée que nous devons remettre du sacré dans l’avènement de la naissance, réintérroger les rituels en salle de naissance, retrouver le sens même de notre humanité. La femme enceinte remet au monde toute l’humanité à chaque fois ! Il s’agit de remettre au monde l’enfant ancestral, l’Urkind. Une prise de conscience individuelle et collective est nécessaire pour retrouver le cœur même de notre humanité. J’ai confiance : celle-ci aura lieu car le monde va l’inventer. J’ai cette foi inconditionnelle en l’humain qui se remet au monde constamment. La crise du Covid-19 nous a contraints à une introspection. Celle-ci peut être destructrice mais aussi salutaire, car elle nous oblige à remettre de l’humain dans nos vies, à se reconnecter à notre corps, à stopper notre fuite en avant pour ré-entendre chanter les oiseaux et couler les rivières.

 

Propos recueillis par Emmanuelle Barsky, journaliste santé.

 


[1] Ministère des Solidarités et de la Santé. Les 1000 premiers jours. Rapport de la commission des 1000 premiers jours. Septembre 2020. https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport-1000-premiers-jours.pdf

[2] Winnicott DW. La mère suffisamment bonne. Paris : Payot ; 2006.

[3] Ancelin-Schützenberger A. Aïe mes aïeux ! Paris : Desclée De Brouwer; 16e édition revue et augmentée ; 2015.

[4] Sartre JP. Saint Genet, comédien et martyr. Paris : Gallimard ; 1952.

[5] Haute Autorité de Santé. Recommandations professionnelles. Préparation à la naissance et parentalité (PNP). Saint-Denis La Plaine : HAS ; 2005. https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/preparation_naissance_rap.pdf

 

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